2e colloque de la Société Internationale pour l’Architecture et la Philosophie

Prenant en compte l’intérêt croissant pour un renouvellement de l’esthétique qui, en ce qui concerne l’architecture, s’est récemment concentré dans des recherches sur ce qu’il est convenu d’appeler le spatial turn (J. Döring/C. Thielmann 2008, G. Lehnert 2011), la Société Internationale pour l’Architecture et la Philosophie a décidé de consacrer son deuxième colloque annuel au thème « Architecture et aisthesis ». Le colloque vise notamment, en prenant en considération la nature de la sensation et de la perception architecturales, et plus largement le rôle du corps, de l’affect et du sentiment (G. Böhme 2001, M. Seel 1993, W. Welsch 1996), à élargir l’éventail de cet intérêt en direction de perspectives anthropologiques fondamentales.

Aisthesis dit autre chose que « perception » ou « Wahrnehmung » : le terme esquive, dans une certaine mesure, la confrontation plus ou moins consciente du sujet et de l’objet, ou du Moi et du monde, pour indiquer leur contact réel dans les sens, et pointer vers un en-deçà de la confrontation entre celui qui perçoit et cela qui est perçu. Cet en-deçà est celui où le sentir s’enracine dans la corporéité du sentant, et où il est d’emblée aussi un se-sentir, non seulement de l’ordre du corps mais aussi de l’ordre de l’affect. En choisissant ce terme d’aisthesis, donc, nous voulons indiquer, bien loin d’une chambre d’enregistrement perceptive par laquelle nous accéderions à des qualités ensuite conceptuellement reconductibles à un substrat (ce serait la perception dans son lien à l’advenir d’une vérité d’ordre conceptuel), ce niveau du contact sensible avec le monde (ou d’une construction du monde dans le sens et dans l’affect) dans lequel se joue une configuration première, et même originaire du monde comme monde humain.

Quel est, dès lors, le rapport de l’architecture, comme bâtir et comme habiter, à cette configuration aisthétique du réel ? La perception architecturale a ceci de bien particulier qu’elle est toujours en même temps action en retour sur nous, non seulement à travers l’impression synesthésique qui nous englobe, mais aussi à travers l’instauration de sentiments formant une Stimmung, et enfin par l’intermédiaire de la détermination plus ou moins contraignante de nos mouvements. Tout autant que la réception de l’édifice dans notre perception (débouchant éventuellement sur le débordement de notre cadre perceptif par cette perception même), il faut penser la configuration de notre vie – physique, affective, émotionnelle, idéelle – par l’édifice et par les édifices formant ville. L’architecture nous façonne autant que nous la façonnons et cette interaction passe par la spécificité de son aisthesis.

La première question alors rencontrée par la théorie est celle de la possibilité d’un logos de cette aisthesis. Comment dire la sensation, indissociable d’une émotion, produite par le rouge du pavillon chinois à l’exposition universelle de Shanghai, ou par le reflet curieusement mat du soleil sur la coupole des Invalides ? Et, en allant plus loin : y a-t-il des lois de la sensation et de la perception architecturales, et quelles sont-elles ? Par ailleurs, comment mettre en rapport les lois mathématiques de construction et les lois de l’être-affecté par l’édifice ? La question du logos et de la loi de la sensation amène immédiatement aussi celle de l’articulation entre l’individuel et le collectif (ou plus modestement le commun) dans le sentir de l’architecture et dans le se-sentir-affecté par elle ; une telle articulation ouvre elle-même sur la dimension politique de l’architecture et sur les enjeux politiques de la configuration aisthétique et affective de la vie dans l’architecturer. Cette configuration s’enracine dans des expériences très concrètes d’interface entre sujet et objet et par là notre réflexion rencontrera la question éminemment actuelle des atmosphères (Stimmung, mood), mais aussi plus largement les essais (entre autres, phénoménologiques) pour repenser l’esthétique, au-delà ou en-deçà du beau et de l’art, comme esthésique (ou aisthétique) c’est-à-dire comme savoir sur une aisthesis polymorphe et toujours liée à ma Befindlichkeit. On peut légitimement penser que l’architecture, à la frontière des arts, et au centre de la vie humaine, a un rôle tout particulier à jouer dans les réélaborations contemporaines de l’esthétique, mais aussi, plus largement, dans une réflexion sur les formes dans lesquelles la vie se rapporte à elle-même à l’époque de la technique.

Du côté de l’architecture elle-même se pose la question de la construction, dans ses implications anthropologiques tout autant que dans ses déterminations historiques : sous quels présupposés de la construction la relation entre édification et aisthesis a-t-elle été abordée au fil des époques ? Avec quelle charge symbolique, visée ou effective ? L’architecture a été comprise, dès la fin du XIXème siècle, comme une configuration d’espace (Raumgestalterin, A. Schmarsow) : comment articule-t-elle l’espace senti, l’espace vécu, l’espace construit et que peut-on en conclure sur le déploiement spatial de l’aisthesis ? La question est aussi celle des moyens, de plus en plus abstraits et médiatisés, de la construction : quel type de perception intervient dans la conception et dans la technique constructive (du software au chantier), et cette dernière ménage-t-elle encore un lien au sentir et au se-sentir humain dans le bâtir ?

On le voit, les questions ouvertes dans le rapport de l’architecture et de l’aisthesis sont d’ordre théorique, historique, pratique voire politique, esthétique et anthropologique. Les formuler, donner des éléments de réponse ne peut se faire que dans un contexte interdisciplinaire, celui que nous essayons précisément de cultiver dans cette Société où architectes, philosophes, spécialistes d’esthétique et d’histoire de l’art, travaillent de concert. La coopération internationale apportera une pluralité d’éclairages et de méthodes quant à l’élucidation du rapport entre architecture et aisthesis.

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Organisateur:


Lieu:

Galerie Colbert
2 rue Vivienne
75002 Paris
Salle Walter Benjamin

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